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Dr Denis Mukwege: «Compatir à la souffrance des survivantes et survivants sera un acte de responsabilité et de dignité collective»

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Message de fin d’année Du Professeur Denis Mukwege

La nuit du 30 décembre 1998, la veille de la St Sylvestre, la population de Makobola, à 150 km au Sud de Bukavu espérait une célébration de fin d’année paisible. Les femmes et les hommes préparaient la fête dans l’insouciance, bercés par la douce chaleur de la plaine de la Ruzizi.

Des éclats de rires d’enfants parfumés d’innocence filtraient à partir des cases. La vie battait son plein, lorsque soudain une horde de criminels encercla le village. Ce fut l’apocalypse, l’innommable. Des femmes furent violées avant d’être déchiquetées à la Kalachnikov. Des hommes achevés à la machette. Des corps d’enfants furent calcinés dans un feu exterminateur motivé par la cupidité et la haine. Le lendemain le décompte macabre fit état de 702 corps décimés. On les enterra à la va-vite…

Aujourd’hui encore, ces enfants, ces femmes et ces hommes n’ont pour sépulture que le silence assourdissant de la communauté nationale et internationale. Ce même silence dans lequel sont embaumés les six millions de morts de la guerre du Congo. Et pourtant le rapport mapping existe. Et les experts de l’Organisation des Nations Unies y décrivent méthodiquement , de façon professionnelle, les lieux des massacres, les auteurs, leurs modus operandi, le nombre de victimes, etc. Ce rapport devrait être déterré des tiroirs de l’ONU où il a été momifié. Pour qu’enfin les auteurs intellectuels et les bourreaux de Makobola, Kasika, … soient déboulonnés de leur piédestal et du pouvoir qu’ils continuent à détenir dans la région, dans l’arrogance et l’impunité. Trente ans après, ces corps profanés, ces vies fauchées crient non pas vengeance mais justice. Tant que cette justice ne sera pas rendue, Makobola et les nombreux autres lieux de crimes de masse, de crimes contre l’humanité, voire des crimes de génocide commis en République Démocratique du Congo resteront une plaie béante sur la conscience de notre humanité commune.

Leur mémoire nous hantera à jamais. Leur mémoire continuera à s’écrire à l’encre indélébile du sang et de la honte. Leur mémoire sera un legs d’irresponsabilité de notre génération aux générations futures.

Ce 31 décembre est traditionnellement pour nous un jour de fête. Mais il devrait être également et davantage un jour de refus d’oublier les 55 femmes violées à la Saint Sylvestre 2011 dans le quartier Misufi à Fizi sous l’ordre du colonel Kibibi appuyé par des troupes étrangères. Condamné en première instance, le cas va à sa neuvième année de procès sans issue. N’oublions pas non-plus les centaines de milliers de femmes violées, des familles massacrées, et bien d’autres qui ne fêteront pas avec nous, ceux qui ont péri en R.D. Congo et ailleurs à travers le monde; qu’ils soient Rohingya ou de Beni, d’Iraq ou de Mwenga, de Libye ou de Minembwe. Ceux-là qui ont été arrachés à notre affection par la barbarie et la cupidité des hommes.

Penser à eux, compatir à la souffrance des survivantes et survivants sera un acte de responsabilité et de dignité collective.

Mes meilleurs vœux

Dr Denis Mukwege

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