Home Economie Comment libérer la RDC du syndrome de l’économie de cueillette ? (Tribune de Dr. John M. Ulimwengu)

Comment libérer la RDC du syndrome de l’économie de cueillette ? (Tribune de Dr. John M. Ulimwengu)

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C’est connu, il n’y a pas développement soutenu sans une accumulation des connaissances productives. Toutefois, l’accumulation sociale des connaissances productives n’est pas un phénomène naturel et universel. Elle a lieu dans certaines parties du monde, mais pas dans d’autres. Là où elle se produit, elle induit une augmentation considérable du niveau des standards de vie. Là où elle n’a pas lieu, le niveau de vie ressemble à ceux des siècles passés.

Aujourd’hui, les énormes écarts de revenus entre les nations riches et pauvres sont en grande partie l’expression de la grande différence dans les connaissances productives accumulées par différentes nations. Ces différences se traduisent par la diversité et la sophistication des produits et service que chacun d’eux fabrique. De ce fait, on peut définir une économie de cueillette comme celle qui génère des produits et services avec une très faible intensité d’intelligence ou de connaissance comparé à d’autres produits et services qui circulent à travers le monde. C’est une économie dont l’activité principale est de « creuser un trou » dans le sol ou sous-sol pour en tirer ce que la nature a emmagasiné. C’est une économie qui est au bas de l’échelle de complexité développée Hausmann et Hidalgo (2013) des universités de Harvard et MIT.

Pour utiliser la diversité des connaissances dans une société, de nombreuses personnes et institutions doivent interagir de différentes manières. Elles doivent former des équipes que nous appelons entreprises et organisations et celles-ci doivent à leur tour être reliées par les marchés et d’autres formes d’interactions. La quantité de connaissances productives qu’une société utilise se reflète dans la variété des entreprises qu’elle possède, dans la variété des professions dont ces entreprises ont besoin et dans l’étendue des interactions entre les entreprises.

La complexité économique est une mesure de la complexité de ce réseau d’interactions et donc de la quantité de connaissances productives qu’une société mobilise. La complexité économique s’exprime donc dans la composition de la connaissance productive d’un pays et reflète les structures qui émergent pour détenir et combiner ces connaissances. A son tour, une complexité économique accrue est nécessaire pour qu’une société puisse détenir et utiliser une plus grande quantité de connaissances productives. Pour cette raison, on peut mesurer la complexité en examinant la gamme de produits que les pays sont capables de fabriquer. C’est la base indispensable de toute transformation structurelle.

Il existe une base théorique aussi bien qu’empirique pour affirmer que la transformation structurelle est la clé du développement économique. Définie comme un changement progressif de la composition et de la valeur de la structure de production, une transformation structurelle réussie permet aux pays d’augmenter leurs revenus et, en fin de compte, d’améliorer leur bien-être général de leur population. De même, l’échec de la transformation structurelle peut expliquer pourquoi les pays en retard ne sont pas en mesure de rattraper les pays développés.

De la dépendance de la RDC de l’économie de la cueillette !

Comme le montre la Figure 1, il n’est pas un secret que la RDC dépend essentiellement du secteur primaire, donc de la cueillette. Ce secteur représente en moyenne près de 44% du PIB entre 2011 et 2020. Le secteur secondaire qui est le moteur d’une économie complexe ne représente que 16% ! Selon le rapport 2021 de la Banque Centrale du Congo, en 2020, l’activité économique dans le secteur primaire a progressé de 7,1 % contre 1,7 % en 2019.

Sa contribution à la croissance s’est située à 3,1 points venant de 0,8 point l’année précédente.

Cette évolution tient principalement du bon comportement de la branche « Extraction (le nœud même de la cueillette) », dont la contribution à la croissance a atteint 2,7 points contre 0,3 point en 2019. L’apport de la branche « Agriculture, forêt, élevage, chasse et pêche » à la croissance a été faiblement constitué, soit 0,4 point contre 0,5 point, une année plus tôt. Ce rebond est consécutif à l’accroissement de la production des produits phares exportés par la RDC, à savoir le cuivre et le cobalt.

Quant à l’industrie manufacturière, sa valeur ajoutée avait enregistré un repli de 7,2 % contre une hausse de 6,1 % en 2019, induisant une contribution négative de 0,8 point de croissance contre une contribution positive de 0,7 point, une année auparavant. Ceci explique davantage la dépendance au secteur primaire comme seule moteur de croissance.

Quelle est la place de la RDC selon le classement de la complexité économique ?

Pour faire cette évaluation, nous prenons comme référence la Corée du Sud dont les conditions économiques étaient plutôt similaires à celles de la RDC dans les années 60s. En effet, tel que repris à la Figures 2a et 2b, il ressort qu’en 1960, le PIB par habitant de la RDC représentait 1.4 fois celui de la Corée du Sud. Mais en 1975, les Sud-coréens avaient déjà rattrapé les Congolais et le rapport est passé à 1.4 en faveur de la Corée du Sud. Plus récemment, en 2021, le PIB par habitant de la Corée du Sud représente 60 fois celui de la RDC. Visiblement, la Corée du Sud doit avoir fait quelque chose que la RDC n’a pas fait et pourtant sur le plan des ressources naturelles, la RDC est de loin supérieure à la Corée Sud. Une analyse plus détaillée de la structure de deux économies permet de déceler les différences et explique comment la RDC est restée coincée dans une économie de cueillette.

Nous reprenons au Tableau 1 le classement des pays par rapport à la complexité de leurs structures de productions. Entre 1995 et 2020, la Corée du Sud est passée de la 21eme place à la 4eme place derrière seulement le Japon, la Suisse et l’Allemagne. Quant à la RDC, elle était 122eme en 1995, elle est restée à la même place en 2021 ! Les seuls pays qui ont fait pire que la RDC sont Mauritanie, Côte d’Ivoire, Venezuela, Papouasie-Nouvelle-Guinée, Cameroun, République du Congo, Nigéria, Gabon, Guinée, Libéria et Angola.

Pour comprendre la différence entre les deux pays, il suffit de regarder les structures respectives de leurs paniers d’exportations (Figures 3 et 4). En effet, en 2020, la République démocratique du Congo a exporté un total de 19,4 milliards de dollars, ce qui en fait le 70e exportateur mondial. Au cours des cinq dernières années, les exportations de la République démocratique du Congo ont augmenté de 10,3 milliards de dollars, passant de 9,08 milliards de dollars en 2015 à 19,4 milliards de dollars en 2020. Les exportations les plus récentes sont principalement le cuivre raffiné (11,1 milliards de dollars), les oxydes et hydroxydes de cobalt (2,95 milliards  de dollars), le cobalt (2,36 milliards  de dollars), le cuivre brut (710 millions de dollars) et le minerai de cuivre (655 millions de dollars). Les destinations les plus courantes pour les exportations de la République démocratique du Congo sont la Chine (8,99 milliards  de dollars), la Tanzanie (1,67 milliard de dollars), les Émirats arabes unis (1,15 milliard  de dollars), l’Afrique du Sud (1,09 milliard de dollars) et Singapour (1,06 milliard de dollars).

Quant à la Corée du Sud, en 2020, elle a exporté un total de 531 milliards de dollars, ce qui en fait le 5e exportateur mondial. Au cours des cinq dernières années, les exportations de la Corée du Sud ont changé de -5,21 milliards de dollars, passant de 536 milliards de dollars en 2015 à 531 milliards de dollars en 2020. Les exportations les plus récentes sont dominées par les circuits intégrés (89,1 milliards  de dollars), les voitures (36,9 milliards  de dollars), le pétrole raffiné (23,3 milliards de dollars), les navires de passagers et de charge (17,3 milliards de dollars) et les véhicules automobiles; pièces et accessoires (8701 à 8705) (16 milliards de dollars). Les destinations les plus courantes pour les exportations de la Corée du Sud sont la Chine (131 milliards  de dollars), les États-Unis (75  milliards de dollars), le Vietnam (48 milliards  de dollars), Hong Kong (30,9 milliards de dollars) et le Japon (25,1 milliards de dollars).

Au sujet de la spécialisation des produits et leur complexité, la République démocratique du Congo a un niveau élevé de spécialisation dans les oxydes et hydroxydes de cobalt (722), le cobalt (410), le cuivre raffiné (133), les minerais d’étain (86,6) et le cuivre brut (42,6). Les exportations les plus complexes de la République démocratique du Congo selon l’indice de complexité des produits (PCI) sont les alcaloïdes; naturels ou reproduits par synthèse, et leurs sels, éthers, esters et autres dérivés (0,022),  Scories, cendres et résidus; (non issus de la fabrication de fer ou d’acier) contenant des métaux, de l’arsenic ou leurs composés (-0,57), d’autres tissus de coton, n.c.a. au chapitre 52 (-0,92), et de cuivre; déchets et débris (-0,92). PCI mesure l’intensité des connaissances d’un produit en tenant compte de l’intensité des connaissances de ses exportateurs.

Dans le même registre, la Corée du Sud a un niveau élevé de spécialisation dans les sels d’acide oxométallique ou peroxométallique (12.1), les composés inorganiques (8.57), les navires de passagers et de charge (8.4), les halogénures (8.26) et le papier carbone (6.09). Les exportations les plus complexes de la Corée du Sud selon l’indice de complexité des produits (PCI) sont les centres d’usinage, les machines de construction unitaire (station unique) et les machines de transfert multistations pour le travail des métaux (2.55), les plaques et les pellicules photographiques; exposés et développés, autres que les films cinématographiques (2.45), les appareils et équipements de laboratoire photographiques (y compris cinématographiques), c.a., c.a. au chapitre 90; négatoscopes; écrans de projection  (2.15), Préparations chimiques à usage photographique (autres que vernis, colles, adhésifs et préparations similaires); produits non mélangés à usage photographique, conditionnés en portions mesurées ou destinés à la vente au détail (2.08), et éléments chimiques dopés pour être utilisés en électronique, sous forme de disques, de plaquettes ou de formes similaires; composés chimiques dopés pour être utilisés en électronique (2.01).

Clairement, alors que la Corée du Sud est spécialisée dans les produits qui sont dans la partie dense de l’espace des produits, donc avec une très grande valeur ajoutée, la RDC est quant à elle « spécialisée » dans les produits de cueillette se trouvant dans la périphérie de l’espace des produits et ayant une valeur ajoutée bien inferieure. Cela explique en grande partie la différence dans les trajectoires de développement être les deux pays.

Quelles sont les implications en termes de développement économique

Cette analyse ne signifie pas que les structures de production constituent le seul déterminant du niveau de développement d’un pays. Au contraire, une explication plus probable de l’association entre la structure productive d’un pays et son niveau de développement est que les structures de production représentent plus ou moins le niveau d’un certain nombre de facteurs, des institutions à l’éducation, qui co-évoluent avec la combinaison de produits exportés d’un pays et avec l’inclusivité de son économie. Néanmoins, en raison de cette coévolution, cette analyse souligne l’importance économique des structures de production, celles-ci ne sont pas seulement associées au revenu et à la croissance économique, mais aussi avec la façon dont les revenus sont distribués. La présente analyse montre aussi que la structure productive d’un pays conditionne sa trajectoire de développement économique et sa capacité à générer et à distribuer des revenus. Cela implique également que les politiques sociales et industrielles devraient se compléter pour parvenir à une réduction durable des inégalités et au développement économique intégré. S’il est important pour le développement économique et la réduction des inégalités d’améliorer l’éducation et les services de santé, il est également important de créer des produits et des emplois de pointe qui exigent une éducation spécialisée et des institutions de haute qualité.

Hausmann et Hidalgo (2013) reconnaissent qu’il est difficile d’accumuler des connaissances productives. Pour la plupart, elles ne sont pas disponibles dans les livres ou sur Internet. Cela vient de plusieurs années d’expérience plutôt que d’années d’études. La connaissance productive, par conséquent, ne peut pas être apprise facilement comme une chanson ou un poème. Cela nécessite des changements structurels. Le développement d’une nouvelle industrie nécessite des changements dans les modèles d’interaction au sein d’une organisation ou d’une société. Accroître la quantité de connaissances productives disponibles dans un pays implique d’élargir l’ensemble des activités que le pays est capable de faire. Ce processus est cependant délicat. Les industries ne peuvent pas exister si les connaissances productives requises sont absentes, mais accumuler des fragments de connaissances productives n’aura guère de sens là où les industries qui en ont besoin ne sont pas présentes. Chaque pays doit identifier son propre point de départ.

La nature de la transformation structurelle observée en République Démocratique du Congo est le résultat de l’absence d’un véritable processus de diversification et de spécialisation qui sont des clés pour isoler l’économie contre les chocs et leurs effets dévastateurs. Le défi pour la RDC est de savoir comment capitaliser sur ses abondantes ressources naturelles afin d’accélérer la transformation de son économie. De toute évidence, sa dotation en ressources minérales ne suffit pas à déclencher une transformation structurelle réussie, car ce changement nécessite également des ressources immatérielles, telles que l’esprit d’entreprise, la R&D, la coordination de l’information, la qualité de la gouvernance et un environnement économique favorable. Ces ressources sont plutôt rares en RDC. Le programme tel que celui de 145 territoires a probablement son mérite mais ne permettra jamais au pays de rattraper son retard sur l’échelle de la complexité économique pour se libérer de l’économie de cueillette.

Comme l’avaient souligné Badibanga et Ulimwengu (2010), il y a plusieurs années, le gouvernement devrait également mettre en œuvre des politiques qui incitent les entreprises locales à investir dans la découverte de produits. Ces politiques devraient inclure, par exemple, la création d’un environnement commercial favorable, la mise en place d’une assurance gouvernementale contre les risques associés à l’investissement dans la découverte de produits de haute technologie, la mise en place d’un système d’information sur les produits nouvellement développés, le soutien gouvernemental aux développeurs de nouveaux produits (incitations fiscales, information et commercialisation) pour accroître leur compétitivité sur les marchés locaux et internationaux. Enfin, aucune des politiques proposées ne fonctionnera tant que l’instabilité politique à laquelle le pays est confronté ne sera pas terminée. Le pays a mis en œuvre depuis 2003 plusieurs programmes de consolidation de la paix pour mettre fin à la guerre et aux conflits armés. À ce jour, l’instabilité politique prévaut toujours dans la partie orientale du pays. Ces programmes doivent être complétés par des stratégies qui s’attaquent aux déclencheurs des conflits, notamment la pauvreté, le chômage, etc.

Dr. John M. Ulimwengu

Chargé de recherches senior – Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI)